GUILLAUME HERBAUT 7/7 L'Ombre des Vivants

Familles albanaises confinées par la vendetta, survivants ostracisés de Nagasaki, femmes victimes des narcotrafiquants de Ciudad Juarez, rescapés de Tchernobyl ou habitants d’Auschwitz... 7 séries pour 7 histoires de survivants, de fantômes et de souvenirs que l’on tait, mais que l’on garde toujours en soi et qui marquent à jamais.

7/7 est un contrat que Guillaume Herbaut a passé entre la photographie et lui même : sa peur peut-elle être la raison d’une œuvre ? Aller sur le terrain, là où opère la violence, non pour la subir ou même témoigner, mais pour en faire sa cible : une étude sur la nature de l’humanité contemporaine. (...)
Donner un visage à ce qui effraie peut-il aider à conjurer nos peurs ? Memento mori : derrière l’esthétique des vanités, les images forment ici un art de mourir.
Michel Poivert

Série exposée sous forme de ligne sans discontinuée de 100 photo 50x60. Les Séries 2/7, 3/7, 4/7, 5/ 7 et 6/7 peuvent faire l’objet d’une exposition individuelle.

1/7 : Livry, 2002
5 photographies, 40 x 50 cm
Cette série fait référence à la perte d’un proche du photographe.

2/7 : Shkodra, 2004-6
15 photographies, 40 x 50 cm
Dans le nord de l'Albanie, 10 000 personnes sont concernées par la vendetta et vivent cloîtrées de peur des représailles de la famille adverse. 1000 enfants ne sortent pas et ne vont plus à l'école. 2000 femmes ont perdu leurs maris dans des règlements de compte. La chute de la dictature communiste en 1991 a fait ressurgir d'anciennes pratiques. Le Kanun, un code civil rédigé au XVème siècle par un seigneur du Nord, Lek Dukadjini, étend désormais sa voix quand celles des policiers et des juges sont inaudibles. Le Kanun codifie strictement la vengeance. Une famille dont un des membres a été tué a l'obligation de se venger.

3/7 : Oswiecim, 2003-4
18 photographies, 40 x 50 cm

Entre 1940 et 1945, les Nazis ont implanté dans la ville polonaise d'Oswiecim le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz. Ici, plus de 900 000 personnes ont été exterminées. Avant la guerre, la ville comptait
12 000 habitants dont 7000 étaient de confession juive. Soit 60 % de la population. Elle possédait 13 synagogues. À la fin de la guerre, seuls 70 juifs sont revenus dans la ville. Aujourd'hui, Oswiecim compte 48 000 habitants. Le dernier juif est mort en 2000. Il ne reste qu'une synagogue, dans laquelle il n'y a plus d'office religieux.

4/7 : Slavoutich, 2002
18 photographies, 40 x 50 cm

26 avril 1986: Le bloc N°4 de la centrale de Tchernobyl explose.Une zone de 30 Km autour du réacteur est évacuée, dont Pripiat, ville qui abritait une grande partie des ouvriers de la centrale. Pour les reloger, le gouvernement soviétique décide non loin de là de construire une nouvelle ville : Slavoutich.
À l'image de Pripiat, Slavoutich doit être la cité idéale : construite en pleine forêt, elle accueille 22 000 habitants, logés dans des maisons individuelles avec jardins privatifs ou dans des appartements spacieux. Les rues sont propres, les magasins bon marché, il n'y a ni coupure d'électricité, ni pénurie de chauffage. Une chaîne de télévision diffuse quotidiennement des nouvelles de la centrale, et chaque république de l'Union Soviétique a construit un quartier.
À la fin des travaux, les autorités constatent que la région est aussi contaminée.
Décembre 2001 : la centrale de Tchernobyl est définitivement fermée.
Sur les 12 000 employés, 9000 vont être licenciés.

5/7 : Urakami, 2005
18 photographies, 40 x 50 cm
Le 9 août 1945, il fait très beau sur Nagasaki. À 11 h 02, l’explosion de la bombe Fat Man fait 75 000 victimes sur le coup. Trois jours après le lancement de la première bombe atomique américaine sur Hiroshima, le bombardier américain Bock’s Car doit larguer la deuxième bombe atomique sur le Japon. Ce jour-là, la ville ciblée est sous les nuages, le pilote se retranche donc sur la deuxième ville de sa liste.
A Nagasaki, le bombardier américain avait pour mission de détruire la zone industrielle portuaire, où Mitsubishi construisaient des navires de guerre. Mais le pilote se trompe, et largue la bombe atomique 3 kilomètres plus tôt, sur Urakami. Ce quartier, qui regroupaient les minorités sociales de la ville, mais aussi les Chrétiens, les Coréens, et un centre pénitencier, fut entièrement détruit. Depuis, au moins 150 000 personnes sont décédées des suites de leurs blessures ou de maladies liées à la radioactivité.
Les victimes de ces deux bombes sont devenues les Hibakushas, les « survivants ». Leurs souffrances ont été tout autant physiques - en l’absence de traitement adapté - que psychologiques. Au sein de leur propre pays, ils se sont sentis rejetés, isolés. Ils ont connu la discrimination dans leur vie professionnelle et un taux de chômage élevé. Pire, la transmission héréditaire de la « maladie atomique » étant un sujet d’angoisse pour les Japonais, personne ne voulait épouser un homme ou une femme d’Hiroshima ou de Nagasaki. En 2003, il y avait 85 000 Hibakushas au Japon.

6/7 : Ciudad Juárez, 2007
18 photographies, 40 x 50 cm

Depuis 1993, près de 400 femmes ont été assassinées dans des conditions particulièrement atroces à Ciudad Juárez.
Juárez est la quatrième ville du pays, elle compte 1,5 millions d’habitants. Elle est le bastion de l’un des plus importants cartels de la drogue d’Amérique latine, et l’un des points frontaliers les plus transités de la planète.
Juárez accueille des centaines de milliers de travailleurs employés dans 250 maquiladoras, installées aux limites du désert. Ces usines d’assemblage délocalisées nord-américaines, asiatiques et européennes attirent des travailleurs venant de tout le Mexique. 80% de la population vient de l’intérieur du pays. La majorité de ces migrants sont des femmes, jeunes, peu spécialisées, corvéables à merci, entassées dans les bidonvilles qui cernent la ville.
Plus de 10 ans après le meurtre de la première victime, retrouvée nue dans le désert qui sépare les Etats-Unis du Mexique, les autorités ne peuvent toujours pas désigner les responsables du massacre ni donner une explication convaincante à la tragédie.

7/7, 2008
3 photographies, 40 x 50 cm
Le point final de la série.

Né en 1970, Guillaume Herbaut s'intéresse aux lieux chargés d’Histoire où il interroge les symboles et la mémoire afin d’en révéler les drames invisibles : Tchernobyl, Auschwitz, Nagasaki, etc. et plus récemment le conflit en Ukraine. Ses photographies ont notamment été exposées à Visa pour l’Image mais aussi au Jeu de paume, à la Maison rouge. Il a reçu de nombreuses récompenses – dont deux World Press, le prix Niepce et le prix Nadar.